ALAI, América Latina en Movimiento
2008-05-19
Argentina
La campagne est à ceux qui la déboisent*:
Grandeurs et misères de ce conflit
Adolfo Pérez Esquivel
Depuis plusieurs mois, le gouvernement argentin est en conflit avec la Fédération Agraire Argentine à cause de sa décision d’augmenter fortement les taxes pour les exportations agricoles. Pour les économistes sérieux, cette idée originale de reverser ce surplus des taxes à l’exportation à ceux qui meurent de faim dans un pays aussi riche que l’Argentine n’est pas une mauvaise idée, mais la Fédération, organisme assez semblable à la FNSEA française, s’oppose à cette décision qui réduirait ses profits. Le problème vient du fait que les petits et moyens producteurs font partie de cette même Fédération, alors qu’ils exportent peu et ont beaucoup de peine à vivre du fruit de leur travail. De plus, les opposants au gouvernement actuel, de droite comme de gauche, profitent de l’occasion pour envenimer le conflit en essayant de le déstabiliser. Encore une nouvelle fois, l’Argentine retourne à ses vieux et éternels démons.
Les grandes entreprises nationales et internationales qui cultivent du soja sont en train de tout manipuler et de faire pression pour tordre le bras au gouvernement en ce qui concerne l’augmentation des “taxes financières à l’exportation”.
Elles gagnent déjà des millions de dollars mais elles ne s’en contentent pas et veulent gagner encore davantage et toujours davantage. Les dégâts causés à l’environnement ne les intéressent pas, ni les conséquences de la monoculture avec la réduction des forêts naturelles et l’usage inconsidéré des agro-toxiques qui nuisent à la santé et polluent l’alimentation de la population.
Le gouvernement dans cette affaire a été trop permissif et a gardé comme seule ambition de parvenir à davantage de retenues financières pour les exportations agricoles. En conséquence, nos dirigeants apparaissent comme des associés qui ont encore commis une maladresse. Aujourd’hui, dans leur intransigeance, ils peuvent constater que les transnationales ont eu la plus grosse part du gâteau.
En fait, il n’y a aucun projet politique dans ce pays pour réguler l’exploitation des ressources naturelles et pour prévoir des politiques à court, moyen ou long terme afin de favoriser un développement durable et de respecter la Mère Nature. On est en train de vendre le pays au plus offrant avec une totale impunité. Les grands propriétaires confondent le développement avec l’exploitation et ils sont comme des termites qui dévorent tout ce qu’elles rencontrent sur leur passage.
Si ce que je dis là est mensonge, j’aimerais que ceux qui ne sont pas d’accord me prouvent le contraire avec des faits concrets et non avec des discours vides de contenu. Il suffit de voir comment les surfaces cultivées pour l’alimentation du peuple se sont réduites, alors que 95% du soja est exporté pour remplir les poches des transnationales. Actuellement, on est en train de fermer des laiteries et les aires de cultures pour l’alimentation se réduisent de jour en jour.
Les autres acteurs de ce scénario conflictuel, ce sont les petits et moyens producteurs qui font aussi partie de la Fédération Agraire Argentine. Nous les avons toujours accompagnés solidairement car ce sont des paysans qui travaillent dur et de toute leur âme dans les campagnes. Mais nous leur disons que ce qui nous préoccupe aujourd’hui, c’est de voir qu’ils se sont alliés de fait avec les grands propriétaires terriens et avec les entreprises transnationales, qui sont en train de détruire l’environnement et de nous transformer en un pays producteur de soja. Leur ambition va nous laisser un territoire dévasté par la spéculation financière.
Dans ce triste scénario, celui qui supporte les coups, c’est le peuple argentin, témoin et à la fois sujet des va-et-vient de ce conflit. Il doit supporter le désapprovisionnement alimentaire, l’augmentation des prix de tous les produits et les tensions sociales qui en résultent. Et là aussi, sur ce terrain, les spéculateurs ne manquent pas.
Arturo Jauretche, écrivain et politique argentin, parlait déjà de “ceux qui montent sur le cheval du côté gauche et redescendent du côté droit”. C’est tellement vrai ce que disait Don Arturo!... On trouve tellement de caméléons dans le pays qui changent de couleur lorsque cela leur convient, comme le font certains dirigeants politiques, des syndicalistes et des associations agricoles. Actuellement, tous ces gens se retrouvent ensemble; ils ont retourné leur veste comme on retourne une omelette brûlée.
Dans ce mouvement d’ensemble, on trouve ceux qui veulent profiter de toutes les occasions pour attaquer le gouvernement et le déstabiliser. Quelques excités ont même brûlé des champs en provoquant des morts, des accidents et de graves problèmes pour la population. Pour la plupart, ce sont “des anciens cagoulés et autres partisans de la dictature militaire” qui cherchent à justifier l’injustifiable et se sont joints à ce conflit en manifestant avec des casseroles en acier inoxydable et des petites cuillères d’argent. Ils espéraient ainsi effrayer la Présidente de la Maison Rose (l’Elysée argentin) et l’obliger à se sauver en hélicoptère, comme l’avait fait l’exprésident De La Rua. Ils se sont bien trompés et ont dû avaler leur ranceur.
Dans tout ce remue-ménage, on trouve aussi les gens des extrêmes-gauches. Pour moi, je n’ai jamais su ce qu’ils voulaient et où ils voulaient aller, mais ce que je sais, c’est qu’ils sont pratiquement liés au système de domination car, dans ce type d’action, les extrêmes se rejoignent toujours. Ils me font penser à ce député argentin qui entrait dans la Chambre des Députés en disant: “Je ne sais pas de quoi on parle, mais, de toute façon, je m’oppose”. Les gens de ces secteurs-là sont incapables de construire des alternatives, d’avoir de la créativité et de partager les vraies valeurs de la vie du peuple. Mais, bien sûr, ils participent à toutes les manifestations, traîtent de tous les problèmes et font partie de toutes les chamailleries qui se présentent. Comment font-ils? Je ne le sais pas. C’est presque là un miracle du XXIème siècle, mais un jour viendra où on découvrira le truc, et alors adieu le miracle.
Dans ce conflit, le gouvernement s’est affreusement trompé et il ne reconnaît pas ses erreurs. C’est la superbe du pouvoir. Ils se sentent infaillibles et autoritaires dans l’Olympe de l’Idiotie, et ils jouent l’usure des gens de la campagne, de ceux qui n’ont pas les ressources des grandes entreprises qui, elles, peuvent résister pendant une longue période à la confrontation avec le gouvernement dans ce conflit où le problème des retenues fiscales passe au second plan mais où se joue politiquement le modèle du pays qu’ils veulent obtenir “à l’image et à la ressemblance” de leurs intérêts.
Les paysans, petits et moyens producteurs, ne mangent pas s’ils ne travaillent pas. Mais, pendant ce temps, d’autres jouent à démolir le gouvernement; peu leur importe de savoir “comment”, mais ils veulent savoir “quand” ils y parviendront. En attendant, ils jouent les intrigues, et les grands moyens de communication apportent leur venin quotidien au gachis et aux mensonges.
Ce n’est pas nouveau. L’histoire se répète une fois de plus. On va aller jusqu’au bout dans cette hypocrisie. La campagne est livrée à ceux qui la déboisent. Elle montre à la fois “sa grandeur et sa misère”. Pendant ce temps, le gouvernement se regarde le nombril dans ce dialogue de sourds et le peuple assiste impuissant à cette lutte zig-zagante entre les gens de la campagne et ceux du gouvernement. La série télévisée continue tous les jours avec des coupures de routes, des multiples déclarations multiples et des déjeûners avec une dame riche qui parle des pauvres.
Tout cela continue jusqu’à ce que nous sortions pour faire les courses à l’heure habituelle. Nous demandons alors les prix du lait, des oeufs, du kilo de viande et des légumes, et le montant mensuel pour le collège des enfants. Puis, nous nous renseignons sur le brouillard, la température et le pourquoi des mauvaises odeurs. Nous apprenons aussi que les avions ne volent pas, que les trains sont arrêtés et que les métros sont en grève. Là, nous sommes vraiment dans la vie réelle.
Arrêtez jeunes gens et vous aussi mesdames. Les Argentins marchent à pied comme tous ceux qui habitent dans ce pays surréaliste. Nous sommes fatigués d’être traîtés comme des marionnettes et de recevoir sans arrêt des gifles de tous les côtés; ¿ Jusqu’à quand?... ¿Nous n’avons pas déjà suffisamment souffert?... On dirait que cela ne nous a rien appris. On nous a saccagés, détruits et nous continuons encore à nous affronter entre nous.
Il nous faut garder la mémoire de ce qui s’est passé et réunir toutes nos volontés. Nous les Argentins, nous n’avons pas encore appris toutes les opérations mathématiques de base. Il nous manque l’addition et la multiplication. Nous avons seulement appris jusqu’ici à soustraire et à diviser.
Chers compagnons, il nous faut savoir qu’il y a encore beaucoup de choses à apprendre et refuser de nous laisser convaincre par ceux qui essayent toujours de diviser et de soustraire. Il nous faut résister dans l’Espérance et construire ensemble le pays que nous voulons pour nous tous. (Traduction Francis Gély).
- Adolfo Pérez Esquivel, argentin, lauréat du Prix Nobel de la Paix.
* Remarque: L’allitération des deux termes du titre en espagnol: “el campo al descampo” est intraduisible en français. “Descampo” signifie “déboisement”.
http://www.alainet.org/active/24111
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