ALAI, América Latina en Movimiento
2008-05-07
Haiti
Quelle stratégie pour combattre quelle pauvreté ?
Gary Olius
La
pauvreté qui sévit en Haïti est plurielle et, au fur et à mesure
qu'on l'explore, on peut se rendre compte de sa monstrueuse
dimension. Pourtant, on prétend la dompter par le biais d'un
singulier document, désormais élevé au rang de panacée, le DSNCRP
[1]. Sincèrement, il faut reconnaître que ce document est loin
d'être vide et qu'il bénéficie d'une bonne presse dans les milieux
politiques. Mais son efficacité ne saurait être garantie par le
trop plein de confiance dont font montre ses partisans, lesquels vont
jusqu'à le sacraliser pour en faire le lieu géométrique des
solutions de tous les problèmes du pays. Ce malaise saute tellement
aux yeux que le Premier Ministre désigné, Ericq Pierre, ne s'est
pas embarrassé de convenance pour affirmer sans détour que le
DSNCRP n'est pas une bible et qu'il nécessite des ajustements. Juste
de quoi faire hurler de rage ceux qui se sont déjà octroyés un
droit exclusif d'exégèse sur le contenu et la philosophie dudit
document. Pour le bien d'Haïti et de ses millions de pauvres, il
faut espérer que ce soit le début d'une démarche de
démystification qui fera comprendre à plus d'un qu'il est dangereux
de fonder trop d'espoir sur l'application de ce texte, car le risque
de déception est énorme.
L'élaboration
du DSNCRP a été, on le sait, participatif ; mais force nous est de
reconnaître que la participation à elle-seule ne peut constituer un
gage d'efficacité. Et, de plus, les produits découlant d'un tel
processus, pour valoir quelque chose, ne devaient pas se passer d'un
dispositif de rétro-alimentation ; dès lors que l'on vit dans un
milieu peuplé de coquins où l'on n'est jamais sûr que les
propositions faites par les groupes consultés ont été fidèlement
rapportées.
Un
deuxième péché originel du DSNCRP est qu'il s'est passé aussi de
certains diagnostics préalables visant à déterminer les racines
structurelles ou culturelles de la pauvreté en Haïti, lesquels
devraient servir d'ingrédients entrant dans la conception des
interventions pro-pauvres. Par exemple, aucun élément de ce
document ne montre que ses élaborateurs étaient conscients du
mécanisme par lequel la corruption alimente la pauvreté dans
certains segments précis de la société et vice versa. On n'a pas
songé non plus à établir les liens existant entre le degré de
fertilité [2] et la pauvreté, ne serait que dans les endroits où
ce phénomène a atteint des proportions très inquiétantes. Or,
personne n'est dupe du fait que pour avoir des résultats durables
dans une lutte contre la pauvreté on devra s'attaquer
systématiquement à ses racines profondes et que, réciproquement,
s'atteler à ses seuls effets visibles seront tôt ou tard
assimilables à des coups d'épée dans l'eau.
Qui
sait si la plupart des causes de la misère massive des gens entassés
dans les bidonvilles du pays ne sont pas à chercher dans la tête
des hommes et des femmes d'élite résidant dans les maisons
descentes ou somptueuses situées dans les zones « non pauvres » !
Oui, il y a de ces formes de pauvreté qui se laissent voir et qui
sont étroitement corrélées à d'autres formes qui ne se laisseront
jamais voir. La pauvreté matérielle, quand elle est liée à une
pauvreté idéelle (celle des mentalités), pourra incroyablement
résister à des stratégies comme celle inscrite dans notre DSNCRP.
N'étant
pas conscient de cette éventualité, non seulement on risque de se
retrouver après 2015 avec une quantité incroyable de gens à la
fois plus frustrée (et plus pauvre) qu'avant à cause d'un cumul
d'espoirs déçus nourris par la mise en œuvre d'une série
d'actions incomplètes ou inappropriées, mais aussi on pourra se
retrouver en flagrant délit de contribuer à l'alimentation de la
pauvreté sans le vouloir. Alors, on prétextera que la pauvreté est
comme une bête sauvage qui montre dents et griffes à chaque fois
qu'on veut la combattre. Lè yo atakel li pi sovay…
Au
stade où se trouve maintenant le DSNCRP, nous doutons fort que les
responsables pourraient envisager la somme de profonds remaniements
qu'il nécessite ; d'autant plus que le temps presse et qu'il a fallu
se doter d'un instrument devant servir de cadre de coopération avec
la communauté internationale. Au-delà du désir de coopérer pour
se donner bonne conscience et de la détermination irrépressible
d'avoir à sa disposition des ressources et de les utiliser dans des
interventions sans commune mesure avec les grands problèmes du pays,
il y a une question fondamentale d'efficacité qu'il fallait poser
avec sang-froid. Cette disposition permettrait d'éviter de faire de
la lutte contre la pauvreté en Haïti un véritable tonneau de
danaïdes. Ainsi, en 2015 on pourrait chanter à bon droit les
louanges de l'Efficacité et de l'Efficience, après en avoir
expérimenté les vertus.
---------------
[1]
Document de Stratégie Nationale pour la Croissance et la Réduction
de la Pauvreté
[2]
En Haiti le haut niveau de fertilité est soutenu par la croyance que
'pitit se byen malere' (les enfants constituent un capital pour les
malheureux).
Source: ALTERPRESSE
http://www.alterpresse.org
http://www.alainet.org/active/23948
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